| L'odyssée de Peter |
|
Tout commence par un problème d'accus peu après Madère, en tout début de seconde étape. Et finit par un dépassement de dernière minute, alors que la ligne d'arrivée est en vue. Peter Laureyssens clôture donc cette seconde étape de la Transat 650 à la onzième place – après s'être classé quatorzième de la première étape La Rochelle-Madère – et termine onzième également au classement final de cette course en solitaire reliant la France au Brésil. Salvador de Bahia, Brésil. Rien de tel qu'une nuit complète de sommeil et une bonne douche (à l'eau douce !) pour se sentir un autre homme ! Nous sommes jeudi, il est encore tôt. Peter Laureyssens n'est plus très loin de Salvador de Bahia, la ligne d'arrivée. Il est toujours dans le sillage de Mihelin Andraz, qui vient de le dépasser in extremis. "Il ne manquait plus que ça", enrage Peter. "Après avoir essuyé les ennuis les uns après les autres, c'est vraiment le bouquet ! J'aurais pu me classer dixième !".Des ennuis qui commencent entre Tenerife et Gran Canaria. "A en croire les prévisions météo, j'aurais dû bénéficier d'un solide vent arrière en m'écartant de la ligne droite. Les vents étaient censés être de secteur est. L'effet d'accélération entre ces deux hautes îles volcaniques a juste été plus violent que prévu. L'anémomètre marquait régulièrement plus de 48 nœuds, soit un vent de force 10. Le pire est arrivé au moment de quitter le corridor. Une vague a arraché les deux panneaux solaires installés à l'arrière. Elle a aussi emporté un chandelier (partie du bastingage). Ensuite, l'eau de mer s'est infiltrée à l'intérieur et a endommagé les points de contact des accus. Ils se sont déchargés à toute vitesse et les panneaux solaires – tant les pièces récupérées que les exemplaires de réserve - n'ont pas suffi à compenser cette perte." Peter arrive au port de Mindelo, dans l'archipel du Cap Vert. La marina ressemble davantage à un ponton unique, flanqué d'une chaise de jardin avec un homme assis dessus. "On aurait dit une opération commando : les hommes m'ont aidé à amarrer le bateau et nous avons pris un taxi. Direction : un garage où trouver de nouveaux accus. Les accus ont été installés après avoir été adaptés pour une utilisation en mer. ![]() Après une brève vérification pour voir si tout fonctionnait, j'étais reparti. Il s'était écoulé trois heures environ." "L'un dans l'autre, je pensais avoir perdu une grosse demi-journée", explique Peter. Une heure plus tard, il déchante : le pilote automatique devient fou. Or, le pilote de secours (alimenté par l'électricité) doit pouvoir contrôler, quelles que soient les circonstances, le plus nerveux des bateaux de compétition. C'est pourquoi il est couplé au loch, à l'anémomètre, à un gyrocompas et à un logiciel qui analyse le comportement du bateau et règle la réactivité du pilote automatique en fonction, de façon proactive. Après avoir déconnecté toutes les fonctions, Laureyssens constate que même les commandes les plus élémentaires provoquent des courts-circuits. Il y a conflit dans les transmissions de données. Seule solution : remonter le système de secours – un pilote automatique standard, moins sensible. "C'était un sacré coup pour le moral. D'abord les accus, puis la technologie. J'ai mis un certain temps à me persuader que tout n'était pas encore fini. En triturant un peu le pilote de rechange, j'ai pu malgré tout préserver un niveau de performance correct." Trois jours plus tard, la poisse s'invite de nouveau à bord. La prise étanche qui alimente le nouveau pilote automatique prend feu. Exit l'aide à la navigation, exit cet élément indispensable au navigateur pendant qu'il change les voiles, qu'il contrôle la météo, qu'il mange ou récupère quelques minutes… " A partir de ce moment, j'ai dû compter un maximum sur moi-même. Je m'assoupissais sans lâcher la barre franche (le système de gouverne). Il fallait sans cesse redresser le bateau. Quitter la plate-forme pour changer les voiles – une grosse dépense en temps et en énergie. J'ai vécu l'enfer pendant dix jours." Les vagues ne cessent de déferler, trempant Peter jusqu'aux os nuit et jour. Ses dizaines de petites blessures, enflammées par le sel, le gênent rapidement. "J'avais tellement mal que je n'arrivais même plus à m'asseoir", dit-il le regard perdu dans le vague. "Même sur le sac à spi. Sur les conseils d'Isabelle Joschke, j'avais choisi une pommade différente de celle que j'avais utilisée la fois précédente – une pommade spéciale pour bébés, qui soigne les irritations de la peau. Visiblement, la nouvelle n'est pas aussi efficace." Peter n'arrête pas de gratter ses innombrables plaques rouges. Et encore : nous ne verrons pas les plus graves, concentrées au niveau des fesses… L'odyssée est loin d'être finie. Trois jours avant l'arrivée, Laureyssens constate que les lattes de la grand voile sont déchirées. Ces lattes synthétiques se glissent à l'horizontale dans un gousset cousu sur la toile et servent à soutenir la voilure. Elles s'étaient cassées tout près du mât, sous l'effet de frottement des embouts. Pour les enlever, Peter n'a qu'une solution : escalader le mât. Un système de double poulie lui permet de ne hisser qu'un tiers de son propre poids. Une opération à mille lieux de la sinécure sur un bateau bringuebalé par les vagues, où il est presque impossible de garder un semblant d'équilibre. "J'ai à peine somnolé pendant les cinq derniers jours. Je n'ai pas dormi du tout pendant les trois derniers", explique Peter. "Toutes ces mésaventures me donnaient envie d'en avoir fini au plus vite. Plus vite je serais à destination, plus vite je serais débarrassé de toute cette poisse. Mon arrivée était prévue vers minuit dans la nuit de mardi à mercredi. Je suis finalement arrivé le jeudi, à 6h30 heure locale – soit 10h30 UT. J'avais navigué en ligne droite entre le phare de Barra, qui marque l'entrée de la baie, et la ligne d'arrivée, et puis je me suis retrouvé encalminé dans une zone de calme plat, un phénomène courant ici pendant la nuit. Andraz, le concurrent slovène qui se trouvait cinq milles derrière moi, a flairé le piège et a décrit une courbe pour contourner la zone, loin de l'écran formé par la ville. Pour moi, c'était la totale !" Peter Laureyssens est bien évidemment déçu. "C'est un projet qui conditionne ton rythme de vie et ton travail pendant deux ans. Tu t'y investis à fond. Quand tu constates que la victoire ou la défaite tient à une petite défaillance technique, je ne te dis pas ce que tu ressens !" Et après ? Un long silence et un regard en biais répondent à la question. Quant à la suite ? "D'abord une bonne mise au point, repartir à zéro sur de nouvelles décisions. C'est ce qui semble le plus sage." |
| Volgende > |
|---|
"Quand une chose va mal, c'est tout qui fout le camp", conclut Peter Laureyssens après avoir héroïquement traversé l'océan pour atteindre enfin Salvador de Bahia, au Brésil. 